Les Dames Du Mont-Blanc
Miss Emmeline Lloyd, (à gauche), amie d'Isabelle Straton, fut elle aussi parmi les quelques femmes intrépides qui ont osé gravir le mont Blanc en robe longue. Cest seulement beaucoup plus tard, au début de ce siècle, que les femmes alpinistes oseront se vêtir comme les hommes. Entre-temps, les jeunes filles adopteront la méthode du « onand off», consistant à changer de tenu au refuge, c'est-à-dire mettre le pantalon pour grimper puis remettre une robe avant de redescendre dans la vallée. Derrière Emmeline, le guide Jean Charlet.

Contre le froid, le gel, la neige : La première ascension hivernale du mont Blanc

Au mois de décembre 1875, la tante et le neveu se retrouvent à Chamonix, avec cette fois un très grand projet : la première ascension hivernale du mont Blanc ! Personne, en effet, n'a réussi jusqu'alors à braver le froid et la neige de l'hiver pour atteindre le sommet ; personne, ni homme ni femme. Après s'être « entraînés» au Wetterhom et à la Jungfrau (en Suisse), dont ils ont réussi l'année précédente les premières ascensions hivernales, tante Meta et son neveu font une première tentative le 27 décembre 1875, avec leurs guides suisses habituels, ChristiaN Almer père et fils ; mais la couche de neige est trop épaisse, et tante Meta fait demi-tour. C'est au cours de la descente que se produit le coup de théâtre : à Pierre pointue, sa caravane en croise une autre - qui monte - , dans laquelle se trouve également une femme ! Isabella Stratton est anglaise et, sous la conduite de son guide le Chamoniard Jean Charlet, avec qui elle a déjaà réussi la première ascension de l'aiguille du Moine, elle est en route pour le mont Blanc, elle aussi ! Tante Meta ne se décourage pas pour autant : elle est persuadée que la couche de neige est trop épaisse et que les autres ne passeront pas non plus. Elle continue donc la descente sur Chamonix... et elle a raison, car Isabella ne dépasse pas les Grands Mulets.Infatigable, tante Meta repart dès les 3 janvier suivant. Sans succès. Le 7, elle se remet en route et revient encore bredouille. Quatre jours plus tard, au cours d'une nouvelle tentative, elle passe la nuit au grand Plateau mais, chassée par une violente tempête, redescend de nouveau sans avoir atteint le sommet du mont Blanc. Cette fois, elle renonce, après quatre tentatives, cinq nuits aux Grands Mulets et une sur la neige du Grand Plateau ; à plus de cinquante ans!...

Alors , les hommes entrent dans la compétition. Gabriel Loppé - un peintre français qui a déjà gravi sept fois le mont Blanc - et son beau-frère James Eccles, l'un des meilleurs alpinistes britaniques. Le 20 janvier , après une nuit aux Grand Mulets, Eccles et Loppé se dirigent vers le Grand Plateau ; mais le vent souffle si fort qu'ils ont du mal à se tenir debout : ils renoncent à l'eur tour.

Isabella Stratton Vainc le mont Blanc... et épouse son guide

Après tant d'échecs,on imagine l'agitation qui règne à Chamonix lorsque, le 28 janvier au matin, Isabella Stratton quitte l'hôtel des Alpes pour une nouvelle tentative. Elle est accompagnée par les guides Jean Charlet, d'Argentière, Sylvain Couttet, de Chamonix, et les porteurs Michel Balmat et Gaspard Simond. Profitant des traces de l'expédition précédente, la caravane atteint les Grands Mulets le soir même, vers cinq heures et demie . Le lendemain, départ à cinq heures du matin par beau temps et température fraîche (-11°C) ; en dépit du vent, toujours violent, l'itinéraire des Bosses, est préféré à celui des rochers Rouges, les traces de Loppé et d'Eccles ayant disparu depuis les Grands Mulets.

Au Grand Plateau, un pont de neige cède, et Simond tombe dans une crevasse. Plus de peur que de mal, mais on prend du retard, et à deux heures et demie, la «voyageuse», craignant d'être surprise par la nuit, donne le signal du retour aux GrandsMulets.

Nouveau départ, le surlendemain, 31 janvier, à 3h 40 du matin ; le froid est vif, le vent glacial et , en arriventà la première bosse, il faut s'arrêter pour frictionner Miss Stratton.

Charlet, impréssionné par le courage de sa cliante, redouble d'énergie et, à 3 heures de l'après midi, il parvient enfin à la cime du mont Blanc. Moment de «suprême satisfaction», d'émotion également : le regard du guide déborde d'une fièrté légitime, celui d'Isabella trahit plus que de l'admiration ... L'acceuil est à la hauteur de l'exploit, et tout Chamonix, fanfare en tête, acclame cette nouvelle célébrité qui prouve aux montagnards que l'audace et le courage se conjugue également au féminin. «Mademoiselle, lui déclare le maire de Chamonix, vous venez d'accomplir un fait inouï, que beaucoup de touristes ont rêvé, mais dont les efforts n'aboutirent qu'à la défection. Douée d'un caractère héroïque, vous avez dompté le colosse des Alpes contre toute attente, en plein hiver. Par votre brillant succès, vous laissez bien loin derrière vous la courageuse et triomphante demoiselle d'Angeville, la première touriste de votre sexe qui ait surmonté les obstacles qu'opposent les périls d'une ascension si hasardée. Melle D'Angeville a joui de la faveur de la belle saison, tandis que vous, mademoiselle, vous avez bravé et affronté les rudes frimas de l'hiver. Par la présente, nous venons déposer à vos pieds le juste tribut de nos éloges et de nos félicitations.»

Quelque temps plus tard, Jean Charlet réalisera une autre conquête : celle d'Isabella... Le mariage sera célébré le 29 août suivant à Argentière, et Gaspard Simond, remis de ses émotions, en sera le témoin.

Isabella Stratton fut la troisième femme à s'illustrer au mont Blanc, après Henriette d'Angeville et Meta Brevoort. Mais cette fois en hiver . Avec Jean Charlet , son guide (elle l'épousera quelques mois plus tard ), elle réussit la première ascension hivernale du mont Blanc, en 1876, au nez et à la barbe des meilleurs alpinistes !

• (Miss Traton millionnaire avait 38 ans et monta encore deux fois le Mont Blanc soit 4 ascention au total) .Elle mourut près d'Argentière en 1918, à l'âge de 80 ans.